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Navi Pillay, prix Nobel de la paix 2026 : la justice internationale a un visage africain

Egalité des droits et Citoyenneté 10 min de lecture Africa50 Lyon

Le prix Nobel de la paix 2026 revient à Navanethem « Navi » Pillay. Le comité Nobel norvégien a distingué vendredi 9 octobre la juriste sud-africaine de 85 ans « pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international ». Des prétoires de l’apartheid au tribunal pour le Rwanda, son combat contre l’impunité a pris racine en Afrique.

« Est-ce que c’est vrai ? »

Navi Pillay a, semble-t-il, appris son prix Nobel par les médias, comme tout le monde. Ce vendredi, le comité norvégien n’arrivait pas à la joindre. Son président, Jørgen Watne Frydnes, a fini par lui lancer un appel public : si un numéro norvégien s’affichait sur son téléphone, qu’elle veuille bien décrocher.

Elle se trouvait alors en Allemagne, au Forum de Nuremberg 2026 organisé par l’Académie internationale des principes de Nuremberg, dont elle a présidé le conseil consultatif de 2017 à 2025. Devant un groupe de sympathisants qui l’applaudissaient, sa première réaction a été une question : « Est-ce que c’est vrai ? » Puis elle a plaisanté : encore quelques applaudissements, et elle finirait par partager le prix avec Donald Trump.

Une fois la nouvelle confirmée, elle a dédié la récompense à tous les survivants des crimes internationaux. Dans la journée, les photographes l’ont saisie dans la salle 600 du palais de justice de Nuremberg, là où furent jugés les dirigeants nazis en 1945 et 1946.

La scène boucle une histoire commencée très loin de là. Étudiante à Durban, sous l’apartheid, Navi Pillay avait découvert le procès de Nuremberg sur une étagère de la bibliothèque de l’université du Natal. Plus de soixante ans plus tard, c’est dans cette salle qu’elle pose, lauréate du Nobel de la paix.

Clairwood, Durban : la fille du chauffeur de bus

Tout commence dans le quartier populaire de Clairwood, à Durban, où Navanethem Naidoo naît le 23 septembre 1941. Elle est la cinquième des huit enfants d’une famille d’origine indienne tamoule. Ses grands-parents étaient arrivés d’Inde dans les années 1890, engagés pour travailler dans les plantations de canne à sucre du Natal.

Son père, Narrainsamy, conduit des bus et pêche pour compléter son salaire. Sa mère, Santhama, patiente dans de longues files pour inscrire chacun de ses enfants à l’école, et coud des cahiers avec les pages restées blanches des cahiers des aînés. Ses parents tiennent à ce que leurs filles étudient comme leurs fils, alors que nombre de ses camarades sont mariées très jeunes.

À cinq ans, la petite Navi rencontre la justice pour la première fois. On lui vole cinq livres, le salaire du mois de son père, qu’elle devait lui remettre. Elle témoigne au tribunal : le voleur est condamné, mais l’argent n’est jamais rendu.

À dix ans, elle consacre une rédaction aux peines plus lourdes que les tribunaux sud-africains infligent aux Noirs qu’aux Blancs. Faute d’accès à la radio ou aux journaux, elle s’appuie sur ce qu’elle entend chez elle et à l’école.

Ses études de droit, elle les doit en grande partie à son quartier. Les habitants de Clairwood se cotisent, la municipalité de Durban et une bourse universitaire font le reste. À l’université du Natal, où la ségrégation règne, elle doit un jour partager un manuel obligatoire avec vingt camarades non blancs.

En 1959, une loi impose la ségrégation des universités et l’envoie dans un établissement sans cursus de droit. Elle sollicite une dérogation auprès du ministre de la Justice, puis, faute de réponse, appelle directement son cabinet. Elle obtient gain de cause et termine son droit au Natal en 1965.

L’avocate que personne ne voulait embaucher

En 1967, Navi Pillay ouvre son propre cabinet et devient la première femme non blanche à le faire dans la province du Natal. Ce n’était pas un choix : aucun cabinet ne voulait d’elle, au motif que des employés blancs ne pouvaient pas recevoir d’instructions d’une personne de couleur. Avocate non blanche sous l’apartheid, elle n’a même pas le droit d’entrer dans le bureau d’un juge.

Pendant vingt-huit ans, elle défend des militants de l’ANC, du Mouvement de la conscience noire, du Mouvement de l’unité et de l’Azapo. Elle dénonce la torture et les conditions de détention des prisonniers politiques. En 1971, c’est son propre mari, Gaby, qui est détenu en vertu de la loi sur le terrorisme : elle obtient en justice qu’il soit protégé des méthodes d’interrogatoire illégales de la police.

En 1973, elle arrache pour les prisonniers politiques de Robben Island, Nelson Mandela compris, le droit de consulter un avocat. C’est dans ces années-là que le comité Nobel situe l’origine de toute sa trajectoire de juge internationale.

En 1981, un programme de bourses créé sous la pression de militants anti-apartheid du campus lui ouvre les portes de Harvard. En 1988, elle y devient la première personne sud-africaine à obtenir un doctorat en droit. Elle cofonde aussi un service d’aide aux victimes de violences et dirige un refuge pour les victimes de violences conjugales.

En 1992, elle participe à la création d’Equality Now, organisation internationale de défense des droits des femmes. Au sein de la Women’s National Coalition, elle contribue à inscrire dans la Constitution sud-africaine une clause d’égalité qui interdit notamment les discriminations fondées sur la race, la religion et l’orientation sexuelle.

En 1995, un an après les premières élections démocratiques, elle devient la première femme non blanche à siéger à la Haute Cour d’Afrique du Sud. Nelson Mandela l’appelle en personne pour la féliciter. Elle résumera plus tard le chemin parcouru : « La première fois que je suis entrée dans le bureau d’un juge, c’était le mien. »

Arusha, où le viol est devenu un crime de génocide

Le tournant se joue en Tanzanie. En 1995, l’Assemblée générale des Nations unies l’élit juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), installé à Arusha pour juger les responsables du génocide des Tutsi de 1994. Elle y siégera huit ans, dont quatre à la présidence du tribunal, de 1999 à 2003.

Au procès de Jean-Paul Akayesu, ancien bourgmestre de la commune de Taba, l’acte d’accusation initial ne retient aucune violence sexuelle. Ce sont des rescapées venues témoigner à Arusha qui parlent des viols. Seule femme parmi les juges du tribunal à cette époque, Navi Pillay fait émerger ces témoignages, et le parquet finit par compléter l’acte d’accusation.

Le 2 septembre 1998, le jugement fait date. C’est la première condamnation pour génocide prononcée par une juridiction internationale, et le tribunal établit que le viol et les violences sexuelles peuvent constituer un crime contre l’humanité, mais aussi un acte de génocide. Le comité Nobel souligne que l’influence de Navi Pillay y a joué un rôle important.

Après le verdict, la juge résume l’enjeu en une phrase restée célèbre : désormais, « le viol n’est plus un trophée de guerre ».

Dans ce même dossier, selon le comité Nobel, elle a aussi pesé sur une autre première : un accusé poursuivi pour incitation au génocide sur la seule base de la propagande qu’il avait diffusée. En 2003, sa dernière année à Arusha, elle condamne avec deux autres juges trois Rwandais qui avaient utilisé la radio RTLM et le journal Kangura pour inciter au génocide. Un procès sans équivalent depuis Nuremberg.

Vingt-huit ans après Akayesu, ce jugement parle toujours au continent : dans l’est de la RDC comme au Soudan, les violences sexuelles restent utilisées comme arme de guerre. En 2018, le Nobel de la paix avait récompensé le gynécologue congolais Denis Mukwege, qui soigne à Bukavu les femmes victimes de ces violences. En 2026, il distingue la juge qui a contribué à faire reconnaître ces crimes comme de possibles actes de génocide.

De La Haye à Banjul, l’Afrique en fil rouge

En 2003, Navi Pillay fait partie des premiers juges élus à la Cour pénale internationale, à La Haye. Elle siège à la chambre d’appel jusqu’en 2008, au moment où arrivent les premiers dossiers. Parmi eux, celui de Thomas Lubanga, chef de milice de l’Ituri, dans l’est de la RDC, poursuivi pour l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans.

Le 1er septembre 2008, elle prend la tête du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, à Genève, pour six ans. Ses prises de position, souvent vives, irritent plusieurs capitales, de Pékin à Colombo. Elle défend aussi ouvertement les droits des personnes LGBT.

Elle garde un pied à Durban. En 2015, l’année où des violences xénophobes visent dans la ville des migrants venus d’autres pays africains, la province du KwaZulu-Natal lui confie la présidence d’un groupe de référence sur la migration et l’intégration des communautés.

C’est pourtant un petit pays d’Afrique de l’Ouest qui lui offre l’un de ses rôles les plus marquants. En novembre 2019, la Gambie, plus petit État d’Afrique continentale, saisit la Cour internationale de justice contre la Birmanie pour génocide envers les Rohingyas, avec le soutien de l’Organisation de la coopération islamique.

L’initiative revient à son ministre de la Justice de l’époque, Abubacarr Tambadou, ancien procureur du TPIR. En 2018, dans les camps de réfugiés de Cox’s Bazar, au Bangladesh, il avait reconnu dans les récits des survivants les mécanismes vus au Rwanda.

La Gambie désigne alors Navi Pillay comme juge ad hoc. Elle siège toujours dans cette affaire, plaidée sur le fond à La Haye en janvier 2026. Arusha n’est jamais loin : un ancien procureur du TPIR a porté la requête, une ancienne juge du même tribunal siège au banc.

Une voix qui dérange, jusqu’à Washington

Navi Pillay n’a jamais fait l’unanimité, y compris en Afrique. En 2012, son appel à suspendre les sanctions contre le régime de Robert Mugabe a été critiqué par des organisations de la société civile zimbabwéenne, qui accusaient le pouvoir de l’avoir manipulée.

Son engagement le plus récent est aussi le plus contesté. De 2021 à novembre 2025, elle a présidé la commission d’enquête de l’ONU sur le Territoire palestinien occupé et Israël, qui a conclu en septembre 2025 qu’Israël avait commis un génocide à Gaza. Israël a rejeté ces conclusions et accusé les membres de la commission de servir de relais au Hamas.

Le sujet résonne fortement en Afrique du Sud, qui a saisi fin 2023 la Cour internationale de justice contre Israël au titre de la convention sur le génocide, des accusations qu’Israël réfute.

L’annonce du Nobel n’a pas apaisé les tensions. Quelques heures plus tard, les États-Unis ont pris de nouvelles sanctions contre la Cour pénale internationale, et Donald Trump a estimé sur son réseau social que le comité avait rabaissé le prix.

Le comité Nobel avait pesé ses mots. Il souligne qu’à l’heure où des juges sont sanctionnés et leurs institutions attaquées, le monde a besoin de personnes courageuses, et résume sa conviction en une formule : « La paix exige la justice. »

Il reconnaît aussi ce que de nombreux responsables africains reprochent depuis longtemps à la justice internationale : les grandes puissances ont souvent échappé à leurs responsabilités, et les procès n’ont pas toujours eu la même issue selon l’identité des auteurs et des victimes. C’est en dénonçant ce deux poids, deux mesures que le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé en septembre 2025 leur retrait de la CPI, qualifiée d’« instrument de répression néocoloniale ».

Le parcours de Navi Pillay rappelle pourtant que l’Afrique n’a pas seulement été jugée : elle a aussi rendu la justice. C’est à Arusha qu’est née une jurisprudence reprise dans le monde entier, et à Dakar qu’en 2016, les Chambres africaines extraordinaires créées avec l’Union africaine ont condamné l’ancien président tchadien Hissène Habré. C’est enfin de Banjul qu’est partie la requête pour les Rohingyas.

Ce que ce Nobel dit à l’Afrique

Navi Pillay est la cinquième personnalité sud-africaine couronnée par le Nobel de la paix, après Albert Luthuli en 1960, Desmond Tutu en 1984, Nelson Mandela et Frederik de Klerk en 1993. Elle est la première femme de cette lignée. Elle rejoint aussi la Kényane Wangari Maathai et les Libériennes Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee parmi les lauréates africaines du prix.

Pour le continent, ce Nobel honore une juriste qui a permis aux victimes du Rwanda, puis à bien d’autres, d’être entendues par un tribunal. Il rappelle aussi la fragilité de cet acquis, au moment où des États africains quittent la CPI et où Washington sanctionne ses juges. Le prix lui sera remis le 10 décembre à Oslo.

À Lyon, cette histoire a un écho particulier. C’est ici qu’en 1987, Klaus Barbie a été condamné pour crimes contre l’humanité, au terme du premier procès de ce type en France. Nuremberg, Lyon, Arusha, La Haye : la justice internationale s’est construite ville après ville.

Avec Navi Pillay, ce chemin passe aussi par Durban, et par une fille de chauffeur de bus qui a passé sa vie à refuser l’impunité.

Repères

AnnéeÉtape
1941Naissance le 23 septembre à Durban, dans une famille d’origine indienne tamoule
1965Diplôme de droit de l’université du Natal
1967Ouvre son cabinet, première femme non blanche à le faire au Natal
1973Obtient pour les détenus de Robben Island, dont Mandela, le droit de consulter un avocat
1988Doctorat en droit à Harvard, une première pour une personne sud-africaine
1992Cofonde Equality Now, organisation internationale de défense des droits des femmes
1995Première femme non blanche à la Haute Cour d’Afrique du Sud, puis élue juge au TPIR
1998Jugement Akayesu : le viol reconnu comme possible acte de génocide
1999-2003Présidente du TPIR
2003-2008Juge à la chambre d’appel de la Cour pénale internationale
2008-2014Haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme
2019Désignée juge ad hoc par la Gambie dans l’affaire contre la Birmanie devant la CIJ
2021-2025Préside la commission d’enquête de l’ONU sur le Territoire palestinien occupé et Israël
2025Prix de la paix de Sydney
2026Prix Olof Palme, partagé avec John Dugard, puis prix Nobel de la paix le 9 octobre

Sources

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