Projection du film Emitaï à Lyon : découvrez ce chef-d’œuvre d’Ousmane Sembène qui restitue avec une force brute la révolte des femmes du Sénégal face aux exactions coloniales. Chez Africa50 Lyon, nous plaidons pour que cette œuvre majeure du cinéma panafricain trouve sa place dans toutes les programmations mémorielles de notre métropole. Pourquoi ce film demeure-t-il d’une actualité brûlante, plus de cinquante ans après sa réalisation ? Cet article vous emmène au cœur d’une histoire de résistance collective que le temps n’efface pas.
Emitaï, ou la mémoire d’une résistance oubliée
Sorti en 1971, Emitaï ou Dieu du Tonnerre constitue le deuxième long métrage d’Ousmane Sembène, père fondateur du cinéma africain. Le film se déroule au Sénégal, dans un village diola de la Casamance, pendant la Seconde Guerre mondiale. Les hommes ont été arrachés à leurs terres, enrôlés de force dans les rangs des tirailleurs sénégalais pour combattre aux côtés de l’armée française. Derrière eux, les femmes demeurent, tenues en otage par une présence militaire oppressive.
La tension dramatique atteint son paroxysme lorsque les autorités coloniales réclament la récolte de riz du village, dernière ressource vitale d’une communauté déjà exsangue. C’est alors que se produit l’extraordinaire : les femmes, jusque-là invisibles dans le récit de la résistance, forment un bloc solidaire et imposent leur refus catégorique. Cette insurrection paysanne, menée par des figures féminines longtemps occultées de l’histoire officielle, redonne ses lettres de noblesse à une résistance quotidienne et structurelle.
Sembène filme cette séquence avec une austérité délibérée, sans pathétique superflu. Chaque plan fixe devient un acte de témoignage, chaque silence une accusation. Le riz n’est plus simple denrée alimentaire : il incarne la souveraineté paysanne, la dignité collective, le dernier bastion contre une extraction coloniale systématique. Cette approche narrative nous rappelle constamment que la mémoire de la colonisation ne saurait se réduire à des dates ou des batailles ; elle habite les corps, les récoltes, les refus murmurés puis clamés.
Pourquoi diffuser Emitaï à Lyon en 2026 ?
La programmation de Emitaï dans notre métropole lyonnaise répond à une nécessité culturelle et mémorielle que nous défendons avec conviction au sein de Africa50 Lyon. Le département du Rhône et la région Auvergne-Rhône-Alpes abritent une diaspora africaine plurielle pour qui ces images ne relèvent pas de l’archéologie cinématographique, mais d’une actualité familiale et communautaire. Nos aînés ont traversé des expériences analogues de réquisition, de travail forcé, de spoliation agricole.
Comment le film nourrit-il notre travail de mémoire collective ?
Cette question traverse toutes nos actions associatives. Emitaï offre un paradigme précieux : il déplace le regard du héros isolé vers la communauté résiliente, du grand homme vers la paysanne anonyme. Cette décentration est fondamentale pour notre collectif qui œuvre à faire reconnaître les contributions invisibilisées des femmes dans les luttes anticoloniales et postcoloniales. Le film devient ainsi un outil pédagogique irremplaçable dans nos ateliers d’éducation à la citoyenneté et nos rencontres intergénérationnelles.
Par ailleurs, la thématique des tirailleurs sénégalais résonne particulièrement dans notre territoire. Nous avons pu mesurer cette résonance lors de commémorations antérieures, notamment celles qui honorent la mémoire des soldats africains fusillés ou oubliés. Retour en images sur la cérémonie du 18 juin 2024 en hommage aux tirailleurs fusillés par les nazis à Balmont en juin 1940 (Lyon 9e) illustre cette mémoire vive que nous entretenons collectivement. Emitaï en constitue le complément indispensable, montrant le versant civil de cette même histoire de mobilisation forcée.
La projection de ce film s’inscrit également dans une dynamique cinématographique que nous souhaitons développer. Projection du film La Gloire du Chasseur Thiaroyé, un film de Diaka Ndiaye avait déjà posé les jalons d’une programmation attentive aux œuvres qui restituent les récits militaires et post-militaires des Africains. Emitaï en élargit considérablement le spectre en interrogeant la colonisation économique et les formes silencieuses de l’oppression.
Une œuvre qui interrogue notre présent
Au-delà de sa valeur historique documentaire, Emitaï déploie une actualité politique indéniable. Les mécanismes de spoliation des ressources agricoles, les réquisitions militaires déguisées, la résistance féminine structurée sans leader charismatique identifiable : ces éléments structurels trouvent des échos troublants dans de multiples contextes contemporains, sur le continent africain comme ailleurs. Sembène, par son anticipation cinématographique, a construit un film qui vieillit paradoxalement en gagnant en pertinence.
Nous portons attention à cette dimension lorsque nous proposons des projections-discussions au sein de notre réseau associatif lyonnais. La conversation qui suit le visionnage de Emitaï ne se limite jamais à l’évocation du passé : elle débouche invariablement sur l’analyse des présents postcoloniaux, des continuités systémiques, des possibilités d’engagement. Les publics les plus divers, des lycéens aux retraités, des nouveaux arrivants aux familles installées depuis des générations, trouvent dans ce film un point d’ancrage commun pour penser ensemble.
Notre association œuvre précisément à créer ces espaces de rencontre et de réflexion structurés. La diffusion de Emitaï à Lyon ne constitue pas une simple programmation culturelle : elle s’inscrit dans un projet politique de visibilisation, de transmission et d’empowerment. Les salles de projection deviennent des agoras où se recompose, séance après séance, une mémoire partagée et contestataire.
Construire l’avenir de la mémoire à Lyon
La résistance collective des femmes du village diola, immortalisée par Sembène, nous offre un modèle d’action associée que nous tentons d’honorer dans notre fonctionnement quotidien. Chez Africa50 Lyon, nous refusons l’individualisme militant qui sacralise la figure du porte-parole au détriment du collectif. Nous cultivons des processus décisionnels horizontaux, valorisons les savoirs situés de nos membres, structurons notre action autour des besoins exprimés par les communautés elles-mêmes plutôt que par des discours extérieurs.
La programmation de Emitaï relève de cette même éthique : il ne s’agit pas d’imposer un film canonique, mais de répondre à une demande de mémoire qui émane de nos publics et de nos partenaires. Les projections que nous soutenons ou organisons directement visent toujours cette co-construction avec les publics concernés. Dans la métropole de Lyon, où la mémoire de la traite négrière et de l’esclavage fait l’objet d’un travail institutionnel et associatif intense, Emitaï trouve naturellement sa place.
Nous invitons chacune et chacun à se saisir de cette œuvre, à la faire circuler dans les bibliothèques, les centres sociaux, les établissements scolaires, les festivals. Son pouvoir de transformation réside autant dans sa qualité esthétique indiscutable que dans sa capacité à désarmer les discours convenus sur la colonisation, à rendre palpable l’irréductible complexité des rapports de force. Le refus des femmes de céder leur riz n’est pas un acte héroïque romanesque : c’est une décision pratique, matérielle, collective, qui engage leur survie immédiate et leur dignité future.
Le cinéma de Sembène, et Emitaï en particulier, mérite de dépasser le cercle restreint des cinéphiles avertis et des spécialistes académiques. Il appartient à tous ceux et celles qui, à Lyon comme ailleurs, cherchent des ressources pour penser le monde dans sa pluralité et sa conflictualité. Notre association s’engage à poursuivre ce travail de médiation, de programmation et de discussion autour des œuvres majeures du cinéma panafricain.
Le refus du riz, une leçon pour demain
Quand les femmes de Emitaï s’arc-boutent sur leur récolte, elles ne défendent pas seulement des grains : elles préservent une autonomie collective contre une machine d’extraction implacable. Cette image de résistance structurée, non spectaculaire mais obstinée, accompagne notre action associative au quotidien. Nous apprenons d’elles que la dignité se cultive dans les refus répétés, dans les solidarités tissées silencieusement, dans le refus de laisser l’histoire s’écrire sans nous.
La diffusion de ce film dans notre métropole lyonnaise, en 2026, participe de ce même mouvement : rendre visible l’invisible, entendre les voix étouffées, faire reconnaître les refus oubliés comme des actes de liberté fondateurs. Africa50 Lyon poursuivra ce travail de programmation et de médiation avec la même détermination que celle des femmes diola face aux baïonnettes et aux réquisitions. Leur leçon de dignité nourrit notre action d’aujourd’hui.
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